Au Parc Saint-Jacques, le 15 novembre, leurs équipes nationales respectives se retrouveront face à face. Coéquipiers au quotidien au Bayer Leverkusen, le Suisse Tranquillo Barnetta et le Brésilien Juan Silveira dos Santos se livrent à une double interview avec «hop suisse!».
Par Michael Martin
«hop suisse!»: Juan, un match de la Suisse contre le Brésil représente pour chaque joueur helvétique un événement marquant dans sa carrière. Et pour vous et les Brésiliens?
Juan: Vous pouvez me croire, il s'agit également pour nous d'une rencontre particulière. Elle survient au terme d'une année où nous avons été dépossédés de notre titre de champion du monde. La presse chez nous parle du «match le plus difficile» face à un team qui n'a pas encaissé le moindre but à la CM. Nous devons démontrer qu'il y a encore des Brésiliens compétitifs! Nous voulons terminer l'année sur une victoire.
Tranquillo Barnetta: Pour moi, c'est bien le plus grand match de ma carrière. Je n'avais jamais imaginé même en rêve d'avoir un jour le privilège d'affronter de telles stars.
Est-ce que dans votre pays, le football suisse suscite quelque intérêt?
Juan: Pas beaucoup. Cela provient du fait qu'aucun joueur brésilien de renom ne participe au championnat suisse. Même lorsque Giovane Elber portait les couleurs de GC, la Suisse ne suscitait qu'indifférence au Brésil. A l'époque, le nom d'Elber n'était pas connu. Il est devenu une star en passant au Real Madrid. Naturellement, mes compatriotes savent que la Suisse a disputé une bonne CM. Les Suisses également ne connaissent pas beaucoup le football brésilien.
Barnetta: On ignore presque tout de leur championnat. Tous les Brésiliens de valeur sont concentrés en Europe. Je sais que le football au Brésil est un moyen de s'élever socialement.
Avez-vous porté un maillot du Brésil autrefois?
Barnetta: Bien sûr. Lorsque j'étais gamin, j'en avais reçu un en cadeau. Maillot jaune, cuissette bleue, mais sans numéro.
Comment vit-on au milieu des stars qui composent l'équipe nationale du Brésil?
Juan: D'une façon beaucoup moins compliquée que l'on s'imagine. Nous partageons tous le même plaisir, s'éclater balle aux pieds. Naturellement, Carlos Dunga, le nouvel entraîneur, a ses propres options, mais le cadre de l'équipe ne change guère. Nous formons un groupe uni.
Et comment cultivez-vous des contacts entre deux matches de la «Seleçao»? Est-ce que Ronaldinho vous appelle et vous demande comment ça va à Leverkusen?
Juan: J'ai souvent des contacts avec mes compatriotes et plus particulièrement avec Lucio du Bayern Munich, soit par téléphone ou par e-mail. Ronaldinho est un garçon très bien. Dans sa carrière, il n'a encore jamais eu de problèmes relationnels avec ses coéquipiers, même pas à Barcelone.
Mais avec qui entretenez-vous les relations les plus suivies: avec les
joueurs de Bayer Leverkusen ou avec vos partenaires de l'équipe nationale?
Juan: Je parle le plus souvent avec les deux autres Brésiliens de mon club, Athirson et Roque Junior. En deuxième lieu viennent les Brésiliens des autres clubs européens.
Barnetta: Moi, j'ai plus de contacts avec les joueurs de mon club qu'avec mes collègues de l'équipe naionale. Il y a à Cologne et dans les alentours une forte colonie suisse. Naturellement, nous avons des échanges soutenus. Récemment, nous avons joué contre Stuttgart. Or nous nous sommes retrouvés les quatre Suisses sur le banc des remplaçants: Streller et Magnin avec le VfB, Pirmin Schwegler et moi pour Leverkusen. Nous aurions dû prendre des cartes pour une partie de jass!
Contre l'Autriche, la Suisse partait favorite. Contre le Brésil, cela sera différent. Est-ce que votre tâche s'en trouvera facilitée?
Barnetta: Je ne sais pas. Je crois que ces histoires de favori intéressent surtout les médias. Les Autrichiens ont abordé cette rencontre comme si l'avenir du football autrichien en dépendait. En tout cas, ils ont vraiment joué pour assurer celui de leur entraîneur. Nous n'étions pas mauvais à Innsbruck, mais nous n'avons pas su exploiter nos chances. Contre les Brésiliens, nous n'aurons strictement rien à perdre. Je ne crois pas que les Brésiliens seront plus motivés que nous.
Dans l'histoire du football mondial, est-ce qu'il y a eu un match où les
Brésiliens n'étaient pas favoris au départ?
Juan: Apparemment pas. Mais c'est logique, il s'agit d'une nation cinq fois championne du monde. Si tu perds contre le Brésil, ce n'est pas la fin du monde. En revanche, lorsque tu perds en tant que Brésilien, la tension est vive dans le pays. Cela se passe très mal. Notre élimination prématurée à la CM a été mal accueillie et nous, les joueurs, nous avons passé de sales moments.
La CM 2006 est-elle un sujet dont on parle encore au Brésil?
Juan: Certainement. Les gens sont encore toujours fâchés et ils le resteront jusqu'à la prochaine CM. Si nous ne sommes pas champions du monde en 2010, ce sera une fois encore le cirque!
La Suisse a été éliminée plus tôt que le Brésil, mais cela n'a guère altéré l'euphorie générale. Avec le recul, estimez-vous que presque tout fut positif?
Barnetta: Parfois, les critiques pleuvent très vite. Nous ne pouvons donc que nous réjouir des réactions enregistrées dans le pays. Naturellement, nous, les joueurs, nous savons que le match contre l'Ukraine fut ce que l'on peut appeler en football, une «catastrophe». Il nous a manqué un jour de récupération après le match très éprouvant livré contre la Corée du Sud. C'est un peu malheureux lorsque dans un tournoi avec un tel enjeu, il n'y ait que trois jours de pause entre des matches importants. Si nous avions bénéficié de plus de fraîcheur, nous aurions certainement gagné. Et contre l'Italie alors tout aurait été possible. Mais je dois faire attention de ne pas ressasser toutes ces spéculations, ces si et ces mais ...
En Suisse, une vague de talents émerge actuellement dans tout le pays. Est-ce qu'au Brésil, il y a aussi des années de grands crus?
Juan:En fait non. Chaque année, trois ou quatre surdoués surgissent.
Peut-être que Ronaldo ou Roberto Carlos ne seront bientôt plus là. Mais on ne va pas le remarquer immédiatement parce que de nouveaux talents se profilent, à l'exemple de Robinho lequel est en passe de faire oublier des valeurs établies.
Quel est votre joueur brésilien préféré?
Barnetta: Il y a l'embarras du choix. Beaucoup de noms me viennent à l'esprit: Kaka, Ronaldinho, Juninho et naturellement mon collègue Juan! C'est toujours un plaisir que de voir en action de tels footballeurs.
Et votre joueur suisse préféré?
Juan: Tranquillo Barnetta bien sûr! Mais j'aimerais dire que la Suisse possède une bonne équipe.
Vous connaissez les joueurs?
Juan: Presque tous. J'ai vu leurs matches à la CM. Les Suisses quadrillent bien le terrain et ils sont combatifs. Et notre défense devra faire très attention au grand Streller.
Qu'est-ce qui a changé avec le nouvel entraîneur Carlos Dunga?
Juan: La mentalité. Dunga parle davantage avec nous que Parreira. Il est plus explosif et d'une certaine façon plus «européen».
Barnetta: J'ai entendu qu'il avait déclaré que le temps des stars était
révolu. Dans l'optique de la CM, il mise en premier lieu sur la cohésion de l'équipe.
Juan: On peut voir la chose ainsi. Joueur, il ne rechigna jamais à la tâche. Il entend insuffler cet état d'esprit à ses joueurs.
Les Brésiliens n'ont-ils pas bien travaillé sous la houlette de Parreira?
Juan: Pas du tout, mais l'amalgame entre le show et le travail obscur était difficile à trouver. Lors de notre préparation en Suisse, des milliers de personnes assistaient chaque jour à nos séances d'entraînement. Ce public attendait de notre part des numéros de virtuosité gratuite. Cette ambiance nuisit à notre concentration. Et plusieurs de nos joueurs étaient carbonisés à la fin de la CM, au terme d'une trop longue saison.
Si à Bâle, juste avant la fin du match, alors que vous êtes le dernier
défenseur, Barnetta vous défie balle aux pieds et que le score est de 1:1, que faites-vous?
Juan:Je le connais bien, je sais ce que Tranquillo fait. Et là, je lui
prends le ballon. Et il n'est pas question d'intervenir brutalement. C'est un match amical. Il ne se passera rien.
Barnetta: Je lui réserve une feinte qu'il ne connaît pas. Mais comme le dit Juan, il n'y aura pas de tacles sauvages. Mais celui qui perdra se fera «allumer» pendant de longues semaines à Leverkusen.
Leur pronostic:
Juan: Nous voulons gagner sans prendre de but.
Barnetta: 2-1 pour la Suisse.